
Le 29 décembre 2004, les États-Unis et le
Canada
ont mis en application l’Accord sur les tiers pays sûrs, par
lequel chaque
gouvernement a fermé la porte à la plupart des demandeurs
du statut de réfugiés
à la frontière américano-canadienne. L’Accord a
fait face à une opposition
vigoureuse des défenseurs des droits des réfugiés
des deux côtés de la
frontière, qui ont remis en question le fait que les
États-Unis étaient dans un
pays sûr pour tous les réfugiés, ont
dénoncé le but et l’effet de la réduction
du nombre de réfugiés qui peuvent demander la protection
du Canada et ont
prédit que l’Accord mènerait à une augmentation du
trafic des personnes et des
traversées illégales à la frontière.
Un an après sa mise en pratique, tout permet
d’indiquer
que beaucoup de ces graves craintes sont déjà
réalisées. Des statistiques
montrent que l’Accord sur les tiers pays sûrs a contribué
à une chute drastique
du nombre de demandeurs du statut de réfugié au Canada.
Si l’on se fie aux
chiffres des onze premiers mois de l’année, le Canada recevra en
2005 le nombre
le plus faible de demandes depuis le milieu des années 80, avec
un total annuel
projeté d’à peine 19,562. Ce chiffre est nettement
inférieur à la moyenne de
29,680 demandes annuelles depuis la mise en place du système
actuel de
détermination du statut de réfugié en 1989. S’il y
a eu une baisse modeste du
nombre de demandes effectuées à d’autres endroits, la
chute de ce nombre à la
frontière a été nettement plus significative, avec
des chiffres représentant
51% de ce qu’ils étaient en 2004.
L’impact dommageable de l’Accord sur les droits
humains est illustré de manière significative par
l’expérience de demandeurs du
statut de réfugié colombiens. En 2004, la Colombie
était le premier pays
d’origine des demandeurs de statut au Canada. En 2005, les demandes
faites par
des Colombiens sont tombées à moins du tiers de celles de
2004, ce qui signifie
que 2,500 Colombiens « manquent à l’appel
». Étant donné le taux
d’acceptation de 81% des demandes faites par des Colombiens au Canada,
contre
seulement 45% aux États-Unis, il est évident que la porte
a été fermée à un
groupe de demandeurs qui avaient besoin de la protection du Canada
parce qu’ils
ne seront pas nécessairement en sécurité aux
États-Unis.
En effet, notre analyse montre que, durant
seulement la première année de l’Accord, quelques 922
Colombiens qui auraient
reçu la protection du Canada vont plutôt faire face
à la prison ou la
déportation des États-Unis vers la Colombie, ou vont
devoir vivre sans statut
aux États-Unis, avec la crainte constante d’être
arrêtés.
Pour empirer les choses, depuis la mise en
application de l’Accord sur les tiers pays sûrs, la loi
américaine a été
changée d’une manière rendant encore plus probable la
réduction du taux d’acceptation
aux États-Unis. Les femmes fuyant la persécution
fondée sur le sexe sont
particulièrement désavantagées quand elles sont
obligées de faire leurs
demandes aux États-Unis plutôt qu’au Canada.
La chute drastique du nombre de demandes en 2005
s’inscrit dans la lignée d’un déclin constant depuis
2001, suggérant que les
efforts d’interception du gouvernement canadien ont un sérieux
impact sur la
capacité des demandeurs d’asile à voyager vers un pays
où ils pourraient
obtenir la protection. Le gouvernement canadien atteint son objectif de
réduire
significativement le nombre de demandeurs du statut de
réfugié arrivant au
Canada, ce qui nous nous conduit à nous demander :
« Quel nombre de
demandeurs est suffisant faible aux yeux du gouvernement
canadien ? »
L’effet de l’interception est de rendre les
violations des droits humains souffertes par les demandeurs d’asile
invisibles
dans le pays d’asile projeté, puisque les demandeurs n’y
arrivent jamais.
Ainsi, l’impact de l’Accord est surtout invisible : il n’y a pas
de
reportages médiatiques sur les individus déportés
vers des pays où ils
encourent un danger de mort ou de torture; les citoyens ne font pas de
lobbying
auprès des politiciens au nom des familles qui n’arrivent jamais
au Canada. Les
conséquences de l’Accord pour des individus risquant une
déportation vers un
pays où ils ont à craindre d’être
persécutés comme la Colombie ne sont
cependant pas moins graves parce que cela ne se produit pas au Canada.
Il n’est
pas exagéré de décrire le tiers pays sûr
comme un « tueur
silencieux ».
Même si les gouvernements américain et canadien
ont exprimé leur engagement à accroître la
protection internationale des
réfugiés par le biais de l’Accord, il y a peu
d’indications que ces
gouvernements aient fait un suivi de la manière dont l’Accord
affecte les
droits des réfugiés. Tout en s’affairant à la mise
en place sans anicroche de
l’Accord, le gouvernement canadien ignore les abus des droits humains
du
gouvernement américain et ne s’enquière pas de ce qu’il
advient de ceux dont
l’accès au régime de détermination du statut de
réfugié canadien est refusé.
Le faible nombre de demandes à la frontière
suggère que la plupart des demandeurs d’asile croient simplement
que la
frontière canadienne est maintenant fermée. L’information
sur les exceptions à
l’Accord sur les tiers pays sûrs n’est pas facilement accessible
et, par
conséquent, certaines personnes qui pourraient
bénéficier d’une exception
croient que la porte leur est également fermée. Le manque
d’information n’est qu’une
des manières par lesquelles le tiers pays sûr contribue
à la vulnérabilité des
demandeurs d’asile, en particulier les femmes. Il y a des indications
que,
comme prédit, les demandeurs d’asile ont recours à des
passeurs ou traversent
la frontière par leurs propres moyens.
L’Accord sur les tiers pays sûrs a un effet
dévastateur sur la capacité des réfugiés
à obtenir la protection dont ils ont
besoin, sur leur vulnérabilité alors qu’ils sont à
la recherche d’un lieu sûr
et sur la capacité du Canada à remplir ses obligations
envers les réfugiés à
nos portes. L’Accord devrait être annulé.
Le texte intégral du rapport
(en anglais) 